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06.05.2008

A demain, si vous le voulez bien !

1125519275.jpgQui se souvient encore de lui ? Avec sa chemise immaculée, son dentier flamboyant, ses cheveux frisottés ramenés en arrière, son verbe ampoulé, il était l'idole de nos grands-mères, le troubadour de la France profonde, celle qui préfèrait écouter la radio que d'allumer la télé. Même son nom de scène était daté : Lucien Jeunesse ! Ca vous dit quelque chose ? Forcément, oui.


Nous sommes à l'époque préhistorique, à la fin des années 50, très exactement le 19 avril 1958. Sur la place du Marché de Blanc, dans l'Indre, où est installé le Radio Circus, se déroule le jeu "100.000 francs par jour", qu'anime en public Henri Kubnick. Son principe est des plus simples : il suffit de répondre à des questions. Ce qui est plus facile à énoncer qu'à faire. Deux jours plus tard, France Inter relaye sur ses ondes le concours. Il y a pile 50 ans. Ainsi est née la plus vieille émission de radio encore sur les ondes aujourd'hui. Se succédèrent au micro Maurice Gardett, Albert Raisner (celui de l'harmonica et d'Age tendre, si, si), Roger Lanzac et ses poches sous les yeux et enfin Lucien Jeunesse, qui allait vouer sa vie à l'émission, devenue très certainement la plus populaire de France.

 

Un drôle de choix, pensa-t-on d'abord, que celui de ce Lulu. Un petit acteur, à peine remarqué dans deux films de rien, "Madame et son flirt" en 1946, et "Après l'amour" deux ans plus tard. Doublé d'un petit baladin pour noces et banquets, vaguement chanteur de charme, ou d'opérette selon l'humeur. Infoutu de connaître le moindre succès, tout juste bon à reprendre ceux des autres, Julie la rousse, de René-louis Lafforgue, ou Pigalle, de Georges Ulmer. Et pourtant, c'est grâce à lui, à son entregent, à son jeu à la fois guindé et populaire, que l'on doit l'énorme succès de l'émission. Un phénomène de société même, puisqu'on compte chaque jour, entre 12h45 et 13h plus d'1 million ½ d'accros, qui ne sauraient passer à table avant d'avoir eu leur pitance intellectuelle, ou supposée telle.

 

 

 

Après une trentaine d'années aux commandes de l'émission, Lucien Jeunesse avait quitté la barque, en juillet 1995, avec le doux sentiment de la mission accomplie. A 71 ans, il était plus que temps. Et puis répéter chaque jour : "Chers amis, bonjour" pour terminer invariablement par "A demain, si vous le voulez bien", ou "A lundi, si le cœur vous en dit", ça lasse son homme. D'autant plus que faire une dizaine de milliers de kilomètres par an, dormir à l'hôtel du Pou borgne, et faire la bise aux mémés dotés de verrues à aigrette, ça use. Ca fait aussi un bon scénario de film ; ainsi Patrice Lecomte s'était-il en 1987 inspiré du personnage de Jeunesse pour son film "Tandem", avec un magistral Jean Rochefort dans le rôle, secondé d'un non moins excellent Gérard Jugnot. Car le personnage de Michel Mortez ne trompait personne ; apprenant que la station allait supprimer l'émission, son adjoint lui cachait la vérité, lui faisant faire des directs qui n'étaient plus retransmis.

 

La fin de Jeunesse fut plus digne. Son successeur Louis Bozon sut recueillir le flambeau, ce qui n'avait rien d'évident tant le jeu était imprégné de Lucien. Seul changement visible : l'incantation gimmick "Je compte sur vous !" Devenu par la force des choses "Le jeu des 1.000 euros", il reste l'émission la plus écoutée de la tranche horaire. Hasard de la vie, il y a quelques semaines, Bozon, 73 ans, a annoncé son intention de laisser, à son tour, le jeu. Il sera remplacé par Nicolas Stoufflet, l'actuel présentateur des matinales de France Inter.

Bozon qui s'en va profiter de sa retraite, l'éternel Jeunesse qui tire aujourd'hui sa révérence, à 80 ans. C'est un petit bout de la France d'en bas qui s'efface. La nostalgie est de rigueur. Snif !

Par Pierre Arandel
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